TOUR D'IVOIRE

 

Une salle du tribunal de police. Le juge est assis derrière un bureau côté cour. L'Irresponsable entre côté jardin et s'avance jusqu'au pupitre. Ils sont éloignés d'un peu plus d'un mètre l'un de l'autre, idem par rapport au public (distanciation sociale oblige).

 

LE JUGE. – Nom, prénom ?

L’IRRESPONSABLE. – Arbélénibeaussandre, Pierrot.

LE JUGE. – Bien… C'est pas compliqué, ça ?

L’IRRESPONSABLE. – Pardon ?

LE JUGE. – Je dis que quand on vous demande vos noms et prénoms, vous comprenez. C'est pas trop compliqué ?

L’IRRESPONSABLE. – Oh… non.

LE JUGE. – Bien. Mais pour certaines choses c'est plus compliqué.

L’IRRESPONSABLE. – Certaines choses ?

LE JUGE. – Quand on vous demande de porter un masque, ça vous paraît incompréhensible ?

L’IRRESPONSABLE. – Porter un masque ? Mais pas du tout.

LE JUGE. – Oui, ben je ne le vois pas.

L’IRRESPONSABLE. – Oh mais si.

LE JUGE. – Non.

L’IRRESPONSABLE. – Je crois que nous portons tous un masque.

LE JUGE. – Tous sauf vous.

L’IRRESPONSABLE. – Le masque des convenances et de l'inclairvoyance.

LE JUGE. – Soyons sérieux… Si je vous parle de vous laver les mains, vous allez me sortir Ponce Pilate de votre chapeau ?

L’IRRESPONSABLE. – Monsieur le juge, vous lisez en moi ! J'ai décidé de faire face au monde et à mes responsabilités. À ma mission ! Me croirez-vous si je vous disais… si je vous disais que non, je ne me lave pas les mains ?

LE JUGE. – Mais en pleine épidémie tout ça va changer.

L’IRRESPONSABLE. – Non, monsieur le juge.

LE JUGE. – Ah non ?

L’IRRESPONSABLE. – Non ! Promis juré…

LE JUGE. – Ne crachez pas sur mon parquet !

L’IRRESPONSABLE. – J'ai décidé de ne plus jamais me laver les mains !

LE JUGE. – Vous en avez d'autres, des décisions comme ça ?

L'Irresponsable, joignant le geste à la parole. – J'ai décidé de les tendre !

LE JUGE. – C'est du terrorisme !

L’IRRESPONSABLE. – Je veux prendre l'Humanité dans mes bras...

LE JUGE. – Et l'empoisonner ?

L’IRRESPONSABLE. – Du poison de la fraternité. J'ai é…

LE JUGE. – Suffit. Vous vous croyez au théâtre ?

L’IRRESPONSABLE. – Heureusement non. Aucune mémoire.

LE JUGE. – Je peux vous envoyer au trou, vous y verrez peut-être le souffleur. En attendant, on aurait pu se passer de votre petite comédie. C'est le français que vous n'entendez pas ? Laisser une distance entre soi et les autres !

L’IRRESPONSABLE. – Est-ce que le Livre de la Vie n'a pas relié les pages pour qu'elles s'écartent ?

LE JUGE. – Pas lu votre bouquin, là. Avec un titre pareil…

L’IRRESPONSABLE. – Vous ne m'avez pas compris. Quand l'aube point, alors que le soleil est encore en pyjama de flanelle, est-ce que ses rayons…

LE JUGE. – Assez, assez ! Et puis pourquoi êtes-vous sorti de chez vous ? Il faut rester chez soi, vous ne comprenez rien ?

L’IRRESPONSABLE. – Mais… je l'approuve. J'applaudis !

LE JUGE. – Je vous préviens, il sera noté sur le compte rendu de séance : « se fout ouvertement de la pomme du juge ». On ne vous demande pas d'aimer l'isolement, mais de le respecter ! Vous trouvez formidable qu'on vous demande de vous enfermer chez vous ?

L’IRRESPONSABLE. – Non.

LE JUGE. – Il dit non maintenant !

L’IRRESPONSABLE. – Je trouve ça chevaleresque. J'ai éc…

LE JUGE. – Je croyais que vous vouliez vous jeter au cou de l'Humanité, il n'y a pas cinq minutes !!

L’IRRESPONSABLE. – Pour prêcher la solitude.

LE JUGE. – J'ai mal au crâne.

L’IRRESPONSABLE. – Un virus, peut-être ?

LE JUGE. – Oui. Avec deux jambes et des chaussures, et des discours idiots ! Applaudir l'isolement.

L’IRRESPONSABLE. – Je vous assure, c'est l'avenir.

LE JUGE. – C'est temporaire, heureusement !

L’IRRESPONSABLE. – À peine on vous donne quelque chose qu'on vous le reprend !

LE JUGE. – Mais ça vous amuse de tourner en rond chez vous ?

L’IRRESPONSABLE. – Non ça ne m'amuse pas.

LE JUGE. – Voilà !

L’IRRESPONSABLE. – Je ne vois pas qui ça pourrait amuser.

LE JUGE. –  Nous sommes d'accord.

L’IRRESPONSABLE. – C'est la façon de s'amuser la plus bête que j'ai entendue.

LE JUGE. – Et encore…

L’IRRESPONSABLE. – Si on veut à tout prix s'amuser, je conseille plutôt de s'accouder.

LE JUGE. – C'est pas possible, c'est reparti.

L’IRRESPONSABLE. – On s'accoude, on bâille, on rêvasse, et en avant les fantasmagories carnavalesques de l'imagination.

LE JUGE. – Mais vous êtes malade ! Enfermé, c'est terrible !

L’IRRESPONSABLE. – Enfermé, c'est merveilleux.

LE JUGE. – Mais non ! Moi, j'ai l'impression d'être un poulet. Bagué en plus.

L’IRRESPONSABLE. – Vous êtes marié ?

LE JUGE. – Quinze ans. Mais enfermés, on est comme synchronisés. Les yeux dans les yeux. C'est invivable. Je ne me suis pas marié pour rester avec ma femme !

L’IRRESPONSABLE. – Moi, enfermé, j'ai découvert une trappe.

LE JUGE. – Je me fous de votre grenier ! Ce n'est pas le sujet !

L’IRRESPONSABLE. – Une trappe intérieure ! L'Espèce doit faire ses bagages, monsieur le juge, réduire au minimum sa présence physique et emménager dans son esprit, peupler l'invisible, rebâtir dans le songe !

LE JUGE. – Mais Sacré Tudjimudjigoudju quesse... queuvou... f...titjetudjié dans la rue alors que vous raffolez de votre isolement ?!!!

L’IRRESPONSABLE. – Mais c'est tout simple. Je suis poète… Depuis cinq années j'ai quitté la société des hommes, le bruit de l'actualité, ce bas monde acratopège… Retiré dans ma tour HLM, mes liens terrestres se limitent à la nécessaire demande et réception des denrées. Pour le reste, je m'exile sur la Lune où, près d'un cratère de la Mer des Nuées, mon esprit a établi sa résidence.

LE JUGE. – Grande pièce à vivre, idéal investisseur ?

L’IRRESPONSABLE. – Pardon ?

LE JUGE. – Laissez tomber…

L’IRRESPONSABLE. – Là, dans la compagnie des étoiles filantes, ces lapins de garenne du vide cosmique, je travaille au poème qui éclairera le monde. Homère a composé l'Iliade, Ronsard sa Françiade. J'offre à la Terre ma Mondiade.

Le Juge, dépité. – Vous êtes poète ?…

L’IRRESPONSABLE. – Je suis l'orchestre de la déesse Inspiration. Elle vient composer ses airs dans la harpe de mes cheveux. Ma bouche est son hautbois. Mon cœur, son tambourin. Tim-ba-la-lam-pom-pom !

LE JUGE. – Je rêve, vous signez une clause emmerdement du monde quand vous devenez poète ou quoi ?

L’IRRESPONSABLE. – Monsieur le juge, j'ai beaucoup de sympathie pour vous, vraiment, mais reconnaissez que votre profession n'est jamais contente, qu'on s'enferme ou qu'on s'évade, c'est jamais quand il faut !

LE JUGE. – Vous écrivez une Mondiade ? Vous l'avez sur vous ?

L’IRRESPONSABLE. – Dans ma poche.

LE JUGE. – Donnez-la moi.

L’IRRESPONSABLE. – Monsieur le juge, notre amitié s'arrêtera net si vous vous mettez entre mon poème et son éditrice !

LE JUGE. – C'est ma femme. Depuis le temps qu'elle ne m'en parlait plus, je croyais que c'était… à la trappe ! D'une certaine manière, j'avais raison. Laissez là votre truc et oust !

L’IRRESPONSABLE. – Monsieur le juge, je ne sais que dire, c'est comme si la tricoteuse du hasard avait voulu coudre dans le pull des coïncidences une…

LE JUGE. – Que je ne vous revoie plus ! Retournez dans votre tour d'ivoire !

L’IRRESPONSABLE. – C'est une tour d'Ivry.

LE JUGE. – Dehors !

L’IRRESPONSABLE. – Il faut savoir : dehors ou de…

LE JUGE. – AAAHHH !

 

Rideau.

 

 

Didier Lucerne

Tour d'ivoire

Didier Lucerne

Un juge autoritaire face à un homme contaminé par le virus... du romantisme.

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