INCONFINABLE

 

La porte de la maison s'ouvre brusquement et la mamy entre, tout excitée.

 

LUI, étonné. – Mamy, qu'est-ce que vous fichez ici ?

 

MAMY – Faut que je me planque, j'ai la police aux fesses.

 

LUI – Qu'est-ce que vous êtes encore allé inventer comme bêtise ?

 

MAMY, mauvaise foi. – Je n'ai rien fait, ce sont eux qui n'arrêtent pas de me harceler depuis deux jours.

 

ELLE – Comment ça... depuis deux jours ?

 

MAMY – Ils ont commencé hier... quand je promenais le chien.

 

ELLE – Quel chien ?

 

LUI – Vous n'avez pas de chien !

 

MAMY – Helmut, le berger allemand de mon voisin Roger.

 

ELLE – Tu promènes le chien de ton voisin ?

 

MAMY – C'est plutôt lui qui me promène. Vous le verriez tirer sur sa laisse... Une bête de 60 kg... j'ai de la peine à la suivre.

 

LUI – Vous n'avez pas le droit Mamy, ce n'est pas votre chien. Vous pourriez vous choper une amende.

 

MAMY – Les policiers ont bien essayé mais comme Helmut est allergique aux uniformes, ils n'ont pas osé approcher.

 

LUI – Une chance pour vous.

 

MAMY – Par contre, quand ils m'ont retrouvée l'après-midi, promenant le petit yorkshire de Mademoiselle Dubin les deux courageux me sont tombés dessus et ils m'ont collé 135 euros d'amende.

 

ELLE – Ils t'ont verbalisée ?

 

MAMY – J'ai essayé de leur dire que je travaillais dans un refuge de la SPA et que je sortais les bêtes à tour de rôle... eh ben ils ne m'ont pas cru. Ça tenait pourtant la route mon truc.

 

ELLE, dépitée. – 135 euros !!!

 

MAMY – T'inquiètes, je vais demander un financement participatif à Roger et à Mademoiselle Dubin.

 

LUI, pragmatique. – Ça mamy, c'était hier... mais aujourd'hui ?

 

MAMY – Je suis dans leur collimateur. Ils me surveillent, ils m'espionnent, ils me...

 

ELLE – Maman, tu as fait quoi exactement depuis ce matin ?

 

MAMY – Je suis sortie acheter mon pain... mais je suis ressortie une demi-heure après parce que j'avais oublié mon journal... puis encore un petit peu plus tard parce que je n'avais plus de yaourt.

 

LUI, inquisiteur. – Et c'est tout ?

 

MAMY – J'ai fait une promenade d'une heure... entre 10 heures et midi.

 

ELLE – Cela fait deux heures de ballade ça, maman !

 

MAMY – Tu ne vas pas pinailler pour si peu.

 

LUI – Et ensuite ?

 

MAMY – Je suis allée à la pharmacie renouveler mon ordonnance, puis je suis allée porter des châtaignes à la mère Bourseguin qui n'a rien à manger ce pauv'femme et puis ensuite...

 

LUI, la coupant. – STOP ! En fait, vous êtes restée dehors toute la journée ?

 

MAMY – On peut dire ça comme ça... mais c'est pour la bonne cause... et toujours masquée.

 

LUI – Et vous avez vos autorisations de déplacements ?

 

MAMY, (les sortant de sa poche. – Évidemment que je les ai, j'suis pas débile quand même.

 

LUI. les lisant. – C'est pas vrai ! Elle s'est rempli neuf attestations en cochant une case différente sur chaque feuille.

 

Il les donne à sa femme qui les lit à son tour.

 

ELLE – Aide à personne handicapée... convocation administrative... chercher enfants à l'école... Comment tu peux expliquer ça à la police ?

 

MAMY – La mère Bourseguin, elle bien handicapée avec sa canne ?... Et puis je suis allée à la mairie chercher des sacs jaunes à poubelles... c'est bien une administration, la mairie, non ?

 

ELLE – Et les enfants à récupérer à l'école, ils sont à qui ces mômes ?

 

MAMY – Il n'y a que là que j'ai triché un peu.

 

ELLE – Tu as fait quoi pour arriver chez nous en courant ? 

 

MAMY – Comme je suis grillée pour promener les chiens, alors aujourd'hui je suis sortie avec une poule en laisse. Pas facile à faire marcher sur un trottoir c'te bestiole.

 

LUI – Chérie, ta mère est folle.

 

MAMY – Exactement ce que les flics m'ont dit quand ils m'ont aperçue au coin de la rue tout à l'heure. La folle de la SPA qu'ils ont crié... Du coup, ils m'ont surpris et j'ai lâché Aglaée.

 

LUI et ELLE – Aglaée ?

 

MAMY – La poule que m'a prêtée le père Basile. Elle est partie en sautillant, droit vers les deux poulets qui l'ont attrapée au passage.

 

LUI – C'est grave Mamy.

 

MAMY – Je pense bien que c'est grave ! Imaginez qu'elle soit malade c'te poule et qu'elle contamine les deux poulets... Ils vont refiler la grippe aviaire à toute la brigade. (Elle rit.)

 

LUI – Fini de rire. Allez hop, reprenez votre masque et retournez-vous confiner chez vous.

 

MAMY – S'ils me chopent, c'est récidive avec 200 euros d'amende. Si vous voulez les payer, moi je veux bien me risquer dehors mais je ne serais pas étonnée que les policiers fassent les cent pas devant votre porte.

 

LUI – Dans ce cas, vous partirez cette nuit. 

 

MAMY – Dans la nuit noire... en plein couvre-feu ? 

 

LUI – Justement, personne ne vous verra.

 

ELLE, à son marii. – Hors de question, je n'ai pas envie que maman se fasse attaquer par des rôdeurs mal intentionnés ?

 

LUI – Qui peut bien s'intéresser à une vieille comme ta mère ?

 

MAMY – Je vous remercie, ça fait plaisir. Vous seriez bien content qu'on me zigouille, hein, avouez ?

 

LUI – Bien sûr que non, Mamy. On tient à vous, pas vrai chérie ?

 

MAMY, sautant sur l'occasion– J'étais sûre de pouvoir compter sur votre soutien. Je vais donc m'installer quatre ou cinq jours ici... le temps que les policiers m'oublient un peu.

 

LUI, dépité– Vous êtes vraiment insupportable !

 

MAMY – Insupportable, je ne sais pas mais inconfinable, ça c'est sûr !

Jean-Claude Martineau – Novembre 2020

Mamy fait de la résistance !

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