AU BOUT DU ROULEAU

Il surgit, brandissant triomphalement un rouleau de papier toilette.

LUI. – Chérie ! Chérie ! Viens-vite !

ELLE, apparaissant. – Que se passe-t-il ? 

LUI. – Regarde ! Surprise !

ELLE, émerveillée, elle regarde le rouleau de papier toilette. – Mais… Dis-moi que je rêve ! C’est du papier toilette… Du vrai papier toilette ?

LUI. – Bien sûr ! Ouate de cellulose garantie. Doux et résistant à la fois… N’est-ce pas merveilleux ?

ELLE. – Depuis la rupture des stocks, je ne pensais plus en revoir de sitôt.

LUI. – Et pourtant nous pensions avoir été prévoyants… Rappelle-toi, nous en avions acheté 360 rouleaux.

ELLE. – Conditionnés en jolis paquets de 12. Qu’est-ce que cela faisait beau dans la chambre d’amis. De les voir ainsi tous alignés, cela avait quelque chose de rassurant… De protecteur… Dois-je te l’avouer… Les soirs de déprime, lorsque je n’arrivais pas à trouver le sommeil, il me suffisait de venir contempler mes rouleaux de papier toilette ; alors je retrouvais instantanément plus de sérénité, de… Comment dire… De paix intérieure… Oui, c’est cela… De paix.

LUI. – De paix dis-tu ? C’est effectivement le mot qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque notre provision de papier toilette.

ELLE. – Et dire qu’à présent, tous ces rouleaux ont disparu comme neige au soleil… Quand j’y repense, nous n’avons pas été suffisamment prévoyants… Nous aurions dû en prendre plus.

LUI. – Tu sais pertinemment que c’était impossible. Il fallait bien garder de la place pour stocker les 50 kg de pommes de terre, les 200 paquets de pâtes et les 100 kg de riz que nous avons entreposés. Et puis qui aurait pu prédire que cette pandémie allait durer aussi longtemps ?

ELLE. – Heureusement que nous avons pu compenser le manque de papier hygiénique avec les mémoires du général de Gaulle.

LUI. – Parus dans la collection de la « Pléiade ».

ELLE. – Imprimés sur du papier bible. Il faut reconnaitre que la résistance de ce papier nous évite bien des désagréments.

LUI. – Aussi résistant que le général… vraiment du très beau papier… 1 500 pages de mémoires, cela nous permettra de tenir… J’ai toujours su qu’un jour la culture nous sauverait.

ELLE. – Il n’empêche… J’ai des regrets… Au lieu de regarder des séries sur Netflix toute la journée, nous aurions dû acheter des livres. Notre bibliothèque n’est guère fournie et si la crise continue, à cause de la pénurie, nous risquons à notre tour de devenir de misérables sans-papiers. C’est affreux ! Cette satanée Covid, quelle chienlit !

LUI. – À qui le dis-tu ! Même de Gaulle n’aurait pas dit mieux. En attendant ne baissons pas les bras et c’est bien pour te remonter le moral que je t’offre ce magnifique rouleau.

ELLE. – On en trouve nulle part. Comment te l’es-tu procuré ? 

LUI. – Marché noir évidemment… 

ELLE. – Tu es fou ! Cela a dû te coûter une fortune.

LUI. – Qu’importe puisque je vois que cela te fait plaisir. Profites-en bien jusqu’à la dernière feuille.

ELLE. – Tu es un amour… Merci mon chéri ! Je vois bien que comme ces feuilles, toi aussi tu te plies en quatre pour me faire plaisir… Cette pandémie me fatigue… Heureusement que tu es à mes côtés… Sais-tu que si tu n’étais pas là, je crois bien que moi aussi, je serais au bout du rouleau. 

Texte de Yvon Taburet

 

Au bout du rouleau

Yvon Taburet

Un couple faisant face à des problèmes d'approvisionnement.

nb d'hommes1
nb de femmes1
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