TÉLÉGALÈRE

 

Charlotte : Cadre d'une entreprise essayant de télétravailler.

Antoine : Son mari. Fainéant que le confinement arrange bien.

Simone : Mère d'Antoine et donc belle-mère de Charlotte.

Marion : La fille.

Bibou : Le fils.

 

Décor : L'action se déroule dans un petit appartement d'une ville quelconque. Plusieurs portes et une fenêtre si possible mais les pendillons peuvent faire office de. Une table basse, deux ou trois chaises, un téléphone posé sur un guéridon. Une télévision est posée sur un petit meuble de manière que le public ne puisse voir l'écran.

 

Quand le rideau s'ouvre, Antoine pose une boîte à outils sur la table.

 

Antoine. – Bon ! Le confinement ça a du bon. On peut bricoler quand on veut. (Il s'assied, sort un journal et une bière de la boîte puis met les pieds sur la table.) Et aujourd'hui, moi, je  veux pas.

Charlotteentrant avec un ordinateur portable et le téléphone à l'oreille.  – Non maman… Je vais être obligée de raccrocher… Mais si… Bien sûr… Mais je n'ai pas le temps… C'est ça, plus tard. (Elle raccroche.) Ah non, Antoine ! J'ai besoin de la place. J'ai une visio-conférence avec mon patron dans cinq minutes.

Antoine. – Pourquoi tu bosses pas dans ton bureau, ou ailleurs ?

Charlotte. – Je te rappelle que, depuis le début du confinement, mon bureau est devenu la chambre de ta mère qui vient d'ailleurs de me virer de la salle de bains. Comme tu le sais très bien, le wifi ne passe pas dans notre chambre et les enfants ne sortent plus de la leur. Alors, comme la cuisine est un vrai capharnaüm depuis que je n'ai plus le temps de faire le ménage correctement, je ne peux télétravailler qu'ici. Alors laisse-moi la place, s'il te plaît.

Antoine. – Bon mais à 15 h pétantes l'ordi est à moi.

Charlotte. – Pourquoi donc, tu ne télétravailles pas, toi. T'es éboueur.

Antoine. – Je suis peut-être éboueur mais j'ai un match de foot à 15h sur inter…

Charlotte. – Dégage !

Antoine. – Bon, bon. Je vais aller fumer une clope dans la cuisine.

Charlotte. – C'est ça. Comme ça, tu pourras surveiller le rôti.

Antoine. – Le rôti ? Pourquoi, t'as peur qu'il s'envole ?

Charlotte. – Très drôle. Au lieu de faire de l'humour, fais donc la vaisselle.

Antoineen sortant. – Mouai ! Bon…

Charlotte. – Et passe un coup d'aspirateur, tant que tu y es. Merci.

Antoineoff. – Esclavagiste !

Charlotte. – Paresseux !

Antoineoff. – Mégère !

Charlotte. – Fainéant !

Antoineoff. – Quoi ? Je vais te faire voir si je suis un fainéant. Tu vas même voir ce que tu vas voir.

Charlotte. – Mais je ne demande qu'à voir mon chéri !... 

Antoineoff. – Je vais t'épater. C'est parti mon kiki ! (Bruit de vaisselle.) 

Charlotte. – Bon ! Allez ! Pas une minute à perdre. (Elle s'installe devant l'ordinateur posé sur la table.) Le boss n'est jamais bien en retard. Il ne va pas tarder à se connecter.

 

Dans ce qui suit, à la fin de chaque intervention de son entourage, Charlotte se replace devant son ordinateur en se recoiffant, arbore un large sourire forcé et, un doigt prêt à taper sur le clavier, finit par dire « bon ! ». Ce qui déclenche l'intervention suivante.

 

Marion, entrant.- Maman ! Y'a mémé qui s'est enfermée dans la salle d'eau. Elle ne veut pas en sortir.

Charlotte. – Je sais.

Marion. – Ben faut faire quelque chose.

Charlotte. – Demande à ton père.

Marion. – Papa ! Y'a mémé qui bloque la salle d'eau depuis une heure.

Antoine, off. – Demande à ta mère ! Je fais la vaisselle !

Marion, en trépignant. – Maman ? 

Charlotte. – OK, j'ai compris. J'arrive ! Vite (Elle sort et off :) Allez Simone ! Il faut sortir maintenant.

Simone, off. – Non !

Charlotte, off. – Allons, soyez gentille. Venez ! Simone ?

Simone, off. – Des clous ! 

Marion, off. – On va te faire une bonne tisane, mémé chérie.

Simone, off. – J'en veux pas ! Je n'ai pas fini de me faire les ongles !

Charlotte, off. – Et zut !... C'est pas l'heure de la messe télévisée ?

Simone, off. – Jésus Marie Joseph ! J'ai failli oublier la messe ! J'arrive ! (Elle entre en trombe, bigoudis sur la tête, crème sur le visage, coton entre les orteils et vernis à la main. Elle se jette sur le téléviseur pour l'allumer.) Merci ma petite Charlotte.

Charlotteentrant et se réinstallant. – De rien. Merci de ne pas mettre le son trop fort… Bon !…

Simone, tapant sur le téléviseur. – Marche pas cette saloperie de télé bon marché.

Charlotte. – Mais si. Il suffit de se servir de la télécommande dans le bon sens… Voilà.

Simone. – Merci ma petite Charlotte.

Charlotte, en se réinstallant. – Pas trop fort, hein ?

Simone. – Non, non. (Elle se signe mais se met à se vernir les ongles.)

Charlotte. – Bon ! (Le téléphone sonne et elle décroche.) Allô ? Non maman… Non… Pas maintenant… Je n'ai pas le temps. (Elle raccroche.)

Marion, entrant en courant derrière Bibou. – Donne-moi ce téléphone ! Bibou ! Donne-le-moi !

Bibou. – Na na nanère ! Tu l'auras pas ! Tu l'auras pas !

Marion. – Maman ! Bibou m'a piqué mon téléphone !

Bibou. – Tu l'auras pas ! Tu l'auras pas !

Marion. – Mamaaaaaan !!!

Simonemontant le son. – La paix ! J'entends pas le curé !

Bibou. – Tu l'auras pas ! Tu l'auras pas !

Simonese levant. – Bibou, rends le téléphone à Marion.

Bibou. – Des clous, comme tu dis.  (Imitant sa sœur :) Allô, mon chéri chéri ?... Hi ! Hi ! Bisous, bisous !

Marion. – Maman !

Charlotte. – Stop ! Tout le monde, stop ! Simone, baissez le son. Marion, arrête de hurler ! Bibou, rends immédiatement son téléphone à ta sœur et va faire tes devoirs.

Bibou et Marion. – Mais, mais…

Charlotte. – Mémé ? Mémé dans le fauteuil ! Vous deux, dans vos chambres ! Exécution. (Tout le monde obéit en ronchonnant.) Bon ! (Bruit de gamelles qui tombent venant de la cuisine.) 

Antoineoff. – Et merde ! 

Charlotte. – Qu'est-ce que tu as fait ?

Antoineoff. – Rien, rien. Les casseroles sont un peu tombées.

Charlotte. – Eh bien tu n'as plus qu'à un peu les ramasser. Mais en silence… Bon !

Antoineentrant. – Les casseroles je veux bien mais elles ont aussi entraîné la farine, le sucre et les nouilles. Y'en a partout. Comment je fais ? (Simone remonte le son en rallant.)

Charlotte. – Eh bien passe un petit coup d'aspirateur. (Hurlant :) Simone, le son ! (Elle baisse le son.)

Antoine. – Il est où, l'aspirateur ?

Charlotte. – Dans le placard du couloir ! Fiche-moi la paix. Mon patron est en train de se connecter.

Antoine. – Bon, bon. (Il traverse la scène et sort.)

Charlotte. – Je vais devenir chèvre… Bon !

Bibouentrant. – Maman ! Ma sœur elle m'a traité.

Charlotte. – Je ne veux pas le savoir. File faire tes devoirs ou tu es privé de dessert ce soir.

Bibou. – C'est pas juste. C'est toujours moi qui…

Charlotte. – File ! 

Bibou, braillant sur place. – Ouin !!!!

Charlotte. – Dans ta chambre ! (Il sort, le téléphone sonne et elle décroche.) Allô ! Oui maman… Oui… Non… Mais non… Oui… Mais oui… C'est ça, plus tard… Oui, bisous. (Elle raccroche.) Punaise de punaise !... Bon ! (Antoine entre avec l'aspirateur et essaie de le mettre en marche en tirant sur le fil comme pour démarrer une tondeuse à gazon.) Dieu qu'il est c… !

Simone. – Ah ! Pas de blasphème en pleine messe !

Charlotte. – Pardon, Simone ! (Faussement calme et douce :) Mon chéri, il faut le brancher ce câble et ensuite appuyer là, sur ce gros bouton. Tu as compris, mon chéri ? 

Antoine. – Ben, quand on m'explique gentiment.

Charlotte, hurlant. – Alors dégage ! (Antoine sort.)… Je vais finir pas en tuer un… Bon !

Marion, entrant. – Maman ? Y'a plus d'eau chaude. Mémé a vidé le chauffe-eau.

Simone. – Ah non ! Ce n'est pas moi.

Charlotte. – Je n'y peux rien. Faut faire avec.

Marion. – Ah bravo ! Merci, hein ! Je vais sentir le fennec mais toi tu t'en fous. (Braillant :) Ouin !

Charlotte. – Et va pleurer dans ta chambre, s'il te plaît.

Marion. – Bouhouhou ! Personne ne m'aime dans cette baraque et dans cette société pourrie ! (Elle sort.)

Charlotteaprès avoir attendu le calme. – Bon !... (Bruit d'aspirateur venant de la cuisine. Immédiatement Simone remonte le son.) Antoine, la porte ! (Le bruit de l'aspirateur s'estompe.) Simone pour l'amour de Dieu, baissez le son !

Simone. – Ah ! Comme ça je veux bien.

Charlotte, après un grand soupir. – Bon !

Bibou, entrant. – Maman ? C'est quoi l'impératif de se taire ?

Charlotte. – Ferme-la !

Bibou. – Merci ! (Il sort et le téléphone sonne et elle décroche.)

Charlotte. – Oui maman… Non maman… Plus tard… (Hurlant :) J'ai dit plus tard ! Je n'ai pas le temps ! (Simone remonte le son.) Je travaille, moi ! Ou du moins j'essaie ! Simone ! (Simone baisse le son.) Mais je le sais que tu t'appelles Odette, maman ! C'est ça, on en reparle ce soir… Oui, bisous. (Elle raccroche.)

Antoineentrant avec une gamelle qui fume atrocement. – Je crois que le rôti est un peu trop cuit. Je mets un peu de beurre ou j'appelle les pompiers.

Marion, entrant. – Mémé ? C'est toi qui as pris mon vernis ?

Simone. – Mais non. C'est ton père qui me l'a donné.

Marion. – C'est ça, ouai.

Bibou, entrant. – Maman ? C'est qui, qui est mort à St Hélène, Vercingétorix ou Jeanne d'Arc ?

Charlotte. – Demande à ton père… (Attirée par l'écran :) Ah ! Le voilà ! (La connexion est visiblement établie.)

Bibou. – Papa ? C'est Vercingétorix ou c'est Jeanne d'Arc qu'est mort à St Hélène ?

Antoine. – Ni l'un ni l'autre. Tout le monde le sait. C'est de Gaulle. (Simone et Marion éclatent de rire.)

Charlotte, mettant une main sur le haut de l'écran. – Silence ! Silence ou je fais un malheur ! (Tout le monde se tait.) Bonjour monsieur le directeur… Je suis plus que prête… (Elle baisse un peu l'écran, le temps de dire tout bas :) Assis ! Assis et motus ! Ou bien. (Elle mime un égorgement puis elle relève l'écran.) Je suis à vous, monsieur le directeur… (Tout le monde est très sage.)  Hum ! Hum ! Si on prend les chiffres du mois dernier, force est de constater que nos ventes de papier toilette ont fait un grand… (Musique festive à tue-tête venant de la fenêtre.)

Tous, sauf Charlotte. – Ouai ! C'est l'heure de l'apéro-balcon ! Salut les voisins ! (Ils se précipitent à la fenêtre, se trémoussent et saluent les voisins en hurlant.)

Charlotte. – Pardon monsieur le directeur. Je suis désolée. (Voix off du directeur : « Je voulais juste vous dire que je n'avais pas le temps. À demain, mon petit. » Elle regarde le public puis éclate en sanglots.) Bouhouhou ! 

 

Fin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Télégalère

Christian Rossignol

La vie d'une sympathique petite famille perturbée par les aléas du confinement...

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